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L’immigration algérienne en France



Les multiples rapports contenus dans les archives témoignent, en général, de la situation souvent lamentable dans laquelle se retrouvèrent les ouvriers militarisés : logements non chauffés, conditions d’hygiène nulles, entassement dans les baraquements. Sauf exception (poudrerie du Bouchet, dans l’Oise, établissements de Toulouse), ils vécurent une vie tout à fait comparable à celle que, trois quarts de siècle plus tôt, Villermé avait évoquée pour les ouvriers français dans son célèbre rapport.

La véritable première génération (premier quart du XXe siècle)

Contrairement à ce qu’un vain peuple –ignorant, ou même savant – pense encore parfois, l’arrivée de flots de travailleurs algériens en France ne date pas des années cinquante et soixante, ni même des années trente. Leur présence est attestée dès le début du XXe siècle. La guerre de 1914-1918 fut l’occasion, pour le pouvoir français, des premiers recrutements notables, engagés pour les besoins en main-d’œuvre des usines de la Défense nationale.

Cette première vague d’émigration revêtit un caractère spécifique que les circonstances exceptionnelles de guerre expliquent largement. Pourtant, des représentations durables de la France chez les ouvriers algériens se constituèrent dès cette première période et, malgré les différences entre temps de paix et temps de guerre, il y eut certaines continuités.

Il s’agira dans cet exposé de marquer ces continuités pour répondre à la question du rôle d’une élite dans l’émigration, ou/et de  la formation d’une élite générée par l’usine et, plus largement, par les conditions de vie en France et par ce que purent puiser en France les hommes de la ghurba (immigration). Tout d’abord, une brève récapitulation des conditions de la venue originelle en France, de 1915 à 1918, d’une centaine de milliers d’Algériens jeunes, permettra de baliser le terrain.

Les Algériens travaillant dans les usines françaises devaient être à la déclaration de guerre, selon les estimations, entre 10 000 et 20000. Le recoupement de plusieurs sources et la prise en compte du bilan des arrivées et des retours permet d’évaluer plausiblement leur nombre à environ 13000 en août 1914. Nombre d’entre eux travaillant dans les mines du nord Pas-de-Calais – sans compter un chiffre indéterminable d’hommes employés en Wallonie – il y eut un reflux devant l’avancée allemande devant laquelle ils se replièrent plus au sud.

Plus de la moitié des Algériens de France furent rapatriés avant la fin de l’année en Algérie. Le Gouvernement Général de l’Algérie dut se faire forcer la main par Paris car il ne désirait pas spécialement les y accueillir : ces témoins de la « barbarie allemande » étaient aussi des témoins de la force allemande, et ils risquaient de relater en Algérie des impressions qui ne feraient par honneur aux armes et à la puissance françaises.… Il ne dut guère rester en France plus de 5 000 Algériens civils en décembre 1914.

Mais, dès cette époque de stabilisation du front, la reconversion des usines à des fins militaires, et le manque de main-d’œuvre, attirèrent à nouveau des « Kabyles » en France. Des entreprises organisèrent à partir de 1915 des campagnes de recrutement, menées par des convoyeurs-recruteurs – le terme de « convoyeurs » signifia vite, pendant la guerre, les candidats à l’embauche en France eux-mêmes.

Or, les Algériens, depuis la loi de juillet 1914 qui avait supprimé le permis de voyage, n’étaient soumis à aucune formalité pour se déplacer entre la France et l’Algérie. Le Gouvernement Général de l’Algérie alerta Paris sur les difficultés qu’il y avait à contrôler efficacement, dans ces conditions, les passages des Algériens entre l’Algérie et Marseille. Il obtint donc, à la fin de 1915, le droit de surveiller, par diverses mesures administratives, les embarquements.

Et, en septembre 1916, un décret uniformisa le recrutement sous tutelle administrative : désormais seuls ces recrutés administratifs, signataires d’un contrat avec des établissements dépendants des services d’Albert Thomas, ministre des Armements, purent légalement venir travailler dans les usines de la Défense nationale.

Ils furent organisés militairement dans des cantonnements gérés par le SOTC (Service de l’Organisation des Travailleurs Coloniaux) ou dans les centres d’hébergement privés surveillés par lui. Ils étaient encadrés par des sous-officiers détachés de l’Armée d’Afrique, censés être leurs mentors et leurs interprètes.

Et ils étaient soumis à des conditions de salaires nettement inférieures à celles des contrats d’embauche libres : en 1917, un «administratif» gagnait 5 francs par jour, quand un travailleur «libre» pouvait gagner à ce moment jusqu’à 15 francs. Ce fut à partir de 1916 que tous les travailleurs algériens furent recrutés militairement.

La conscription, instituée en 1912, mais qui n’avait touché qu’une fraction des classes d’âge concernées, fut étendue à toute une classe d’âge à partir de septembre 1916. Une partie des hommes furent versés dans les unités de tirailleurs, et une portion d’autres – souvent de très jeunes gens, et de pauvres diables qui n’avaient pas eu quoi se payer un remplaçant ou graisser la patte au caïd – furent affectés aux usines de la Défense nationale.

Les multiples rapports contenus dans les archives témoignent en général de la situation souvent lamentable dans laquelle se retrouvèrent les ouvriers militarisés : logements non chauffés, conditions d’hygiène nulles, entassement dans les baraquements. Sauf exception (poudrerie du Bouchet, dans l’Oise, établissements de Toulouse), ils vécurent une vie tout à fait comparable à celle que, trois quarts de siècle plus tôt, Villermé avait évoquée pour les ouvriers français dans son célèbre rapport. 

Les contrats étaient habituellement de six mois, parfois d’un an ; le travail consistait le plus souvent en tâches de manutention et de chargement, sans grand espoir de qualification. Mais si la direction de l’usine repérait des gens costauds ou susceptibles d’être formés à d’autres tâches pour lesquelles les bras manquaient, elle n’hésitait pas à tenter de faire rester les gens qui l’intéressaient en leur proposant une embauche libre –ce qui était théoriquement interdit-, et à des conditions de salaire de deux à trois fois supérieures à celles des contrats officiels. Il y eut des cas, peut-être moins nombreux, mais pas, non plus, exceptionnels, d’ouvriers algériens «privés» qui purent gagner, à la fin de la guerre, 20 francs par jour et plus. 

Mais ce fut le cas, surtout, de gens venus travailler en France depuis beaucoup plus longtemps, depuis l’avant-guerre, ou pendant la première moitié de la guerre, période pendant laquelle l’embauche libre par contrats privés était autorisée.

Or, cette vague de première génération d’ouvriers n’avait pas du tout les mêmes caractéristiques que celles des ouvriers «administratifs.» Plusieurs indices concordent, qui montrent que cette première vague provint surtout de quelques communes de Kabylie (Fort-National et Michel et, notamment, secondairement Basse-Soummam), alors que les recrutés «administratifs» de la seconde moitié de la guerre étaient d’origine extrêmement diverses, en raison du caractère pratiquement obligatoire du recrutement, assimilé à la conscription militaire. 

Les lieux d’origine de cette véritable «première génération» avaient en commun :

- d’être des lieux fortement marqués par la dépossession coloniale, mais dans une période déjà ancienne – celle des grands séquestres consécutifs à l’insurrection de Moqrânî/Bel Haddâd, donc mémorisée depuis plus longtemps que les dépossessions plus récentes (celles des Hautes plaines constantinoises, par exemple) et susceptible d’avoir généré des mythes actifs plus précoces. On sait que la Kabylie fut fortement représentée dans les bataillons de l’hijra (la fuite en exil) en direction du Shâm – le Proche-Orient arabe  –, qui se succédèrent au XIXe  siècle. Elle fut aussi, ensuite, pionnière dans l’émigration en France.

- d’être le fait de familles appauvries, ayant parfois transité par Alger, mais, vraisemblablement, pas de ces déracinés dans l’errance chassés de leur terre, dénommés «l’armée roulante» par les rapports coloniaux, et évoqués douloureusement au début du XXe siècle par le poète kabyle de langue berbère Si Mohand. S’il y eut continuité, et si l’émigration, toutes destinations confondues, ressembla à celle que Geneviève Massard-Guilbaud a étudiée dans sa thèse sur les Algériens à Lyon entre les deux guerres, le noyau ancien de l’émigration recruta parmi les petits propriétaires désireux de remonter la pente, de rembourser des dettes, voire de racheter des terres pour reconstituer un patrimoine.

- de figurer les hauts lieux de la scolarisation française. Et, là, les témoignages ne manquent pas, dans l’avant-guerre, et pendant la guerre, pour dessiner des «Kabyles» ayant une connaissance satisfaisante de la langue française : les porions des mines du Nord en faisaient la remarque, qui disaient, vers 1910, se mieux faire comprendre des Kabyles que des Flamands frontaliers. Parmi les interviews que j’ai pu réaliser, de 1968 à 1974, sur la guerre de 1914-1918, j’ai pu, exceptionnellement, retrouver de purs produits de l’école primaire IIIe République qui avaient relativement réussi : ainsi, Monsieur A. A., interviewé en 1972, originaire des Aït Menguellet, était titulaire du certificat d’études lorsqu’il s’embarqua pour la France en 1915. 

Il fut embauché dans des usines de mécanique et devint spécialiste de l’entretien des moteurs d’avion aux usines Bréguet à 24 francs par jour en 1918…